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Moi, Nicolas Paul Stephan Marie Winston Sarkozy – Libération

Moi, Nicolas Paul Stephan Marie Winston Sarkozy – Libération

23/07/2009 à 06h53

Moi, Nicolas Paul Stephan Marie Winston Sarkozy

Série

Et si c’était un joueur decrapette, un lecteur passionné de la Princesse de Clèves, un gaffeur ou même un imposteur… Cet été, Libération a demandé à quatorze écrivains de se mettre dans le tête de notre président pour en explorer les facettes les plus folles. Aujourd’hui: Sarkozy l’ambitieux.

Par STEFANO BENNI

Hélas, trois fois hélas, ma cote de popularité est en baisse. Le charmomètre, l’ordinateur qui soigne mon look, m’a signalé que nous sommes en phase descendante. Avec mon staff chargé du maquillage politique, nous avons eu une réunion, et ce qui en est sorti, c’est qu’il me manque quelque chose. Le charmomètre a décrété que tout grand homme politique doit être l’héritier de quelqu’un, ressembler à quelqu’un dans l’imagination de ses sujets (pardon, de ses électeurs). Je dois donc choisir un personnage à qui être comparé, parmi les grands de l’histoire.

En premier lieu, j’ai pensé à Louis XIV. Mais ça ne marche pas. Lui, il était vraiment riche, il pouvait vivre dans le faste de Versailles; moi, si je monte à bord du yacht d’un ami, tout le monde me tombe dessus. Lui, il pouvait se permettre d’être expansionniste et de guerroyer çà et là. D’accord, toutes ses guerres ont mal fini, mais au moins, il essayait. Moi, dans cette Europe pacifiste qui sue l’ennui, je m’étends où? J’attaque l’Andorre? J’envahis le Liechtenstein? Non, ce n’est pas viable.

Alors, j’ai pensé à Napoléon. Moi, Sarko, lui, Napo. Il était petit et culotté, comme moi, il était lui aussi à demi immigré et ses compagnons d’armes français aussi se fichaient de lui. Mais c’était un vrai militaire, alors que moi, je n’ai fait mon service que dans le service de nettoyage avant de m’embusquer à Paris. J’aime assez recourir au Karcher, mais je ne sais même pas me servir d’un fusil. Et puis Napo a connu trop de revers de fortune, et je n’ai pas envie de finir ma vie en exil.

Le charmomètre m’a alors conseillé d’essayer de ressembler à un grand artiste, parce qu’on raconte que je suis inculte, alors que c’est faux. Le problème, c’est que presque tous les artistes français sont des fans de l’insupportable Madame de Lafayette, des pédophiles de naissance ou des suicidés génétiquement tarés. Je les ai tous écartés un à un. Il m’est resté Monet, qui est d’un ennui mortel et qui, à la fin de sa vie, ne peignait que des salades bizarres. Victor Hugo est trop libéral et Debussy ne plaît pas à mon ami et modèle en matière de style, Johnny Hallyday.

J’ai également pensé à un grand sportif, à un footballeur. Le charmomètre m’a indiqué Kopa qui, comme moi, venait de l’Est, mais les nouvelles générations ne s’en souviennent pas. L’ordinateur m’a alors signalé Zidane. Bah, je ne suis pas raciste mais n’exagérons pas.

Evidemment, j’ai pensé à Charles de Gaulle. Ah oui, j’aimerais tant être comparé au Général! En tout cas, nous avons un point commun: nos prénoms. Lui, il en a quatre: Charles André Joseph Marie. Moi, trois: Nicolas Paul Stephan. Avec une petite modification de mon état-civil, je pourrais m’appeler Nicolas Paul Stephan Marie Winston Sarkozy. Cinq à quatre pour moi. Mais pour le reste, nous sommes trop différents. Il était très grand, et le seul point sur lequel nous sommes à égalité est le nez. Et puis, c’était un militaire, il a fait la guerre et a connu le camp d’emprisonnement; moi, le pire qui me soit arrivé, c’est d’être resté coincé dans un ascenseur avec Chirac. Le grand Charles fondait des partis, alors que moi, je préfère être le garçon de courses de quelqu’un, et faire carrière après. Enfin, il était beaucoup trop antiaméricain. Moi, je me contente de jalouser Obama, et je parle mal l’anglais.

Le charmomètre a donc déclaré qu’il fallait que je me trouve des points de référence à l’extérieur de la France. J’ai dit que je serais ravi de ressembler à un grand conservateur anglais. Mais d’après un sondage, seulement 3 % des Anglo-Saxons me trouvent semblable à Churchill; les 97 % restants me comparent à Mister Bean.

Parmi les Allemands, Bismarck ne me déplairait pas, mais les moustaches, ça ne me va pas. En Espagne, je déteste Zapatero. En Suède, je ne sais même pas qui gouverne: les Vikings? J’adore l’Amérique, mais Obama ne me plaît vraiment pas, avec cette démarche chaloupée de jeune des banlieue; je lui filerais bien quelques bons coups de matraque. Par contre, ça ne me déplairait pas d’être comparé à Franck Sinatra: riche, homme à femmes et doté d’une foule d’amis tout-puissants. Mais quand je chante en karaoké, j’abats les corneilles en plein vol. Ah, j’oubliais Gandhi. Vous savez qu’un jour, j’ai mangé trop de fondue savoyarde et j’ai eu une crise mystique de quatre heures? Pendant cette crise, j’ai envisagé, très sérieusement, de faire une retraite dans un monastère. Mais je n’aime pas me lever trop tôt et toutes ces grandes tuniques orange ne me plaisent pas. En plus, les moines ne portent pas de montre et, comme le dit un de mes amis, si tu n’as pas une Rolex à 50 ans, tu as raté ta vie.

Du côté de l’Est, il n’y a pas de quoi se réjouir, et je supporte mal l’alcool; si Poutine m’embrasse sur la joue, ça suffit pour que je sois pompette. Quant aux Italiens, je sais à qui vous pensez, mais n’allez pas croire que… Ce péquenaud parvenu qui braille aux G8? Jamais, au grand jamais! Tout, sauf Berlusconi! Les différences, je les ai déjà exposées. Lui, pour avoir l’air plus grand, il met des talons; moi, je monte à cheval et j’oblige Carla à marcher bossue.

Moi, je me suis fait tout seul; lui, en recyclant l’argent des autres. J’ai divorcé, mais je n’ai pas crié au complot de la gauche bolcheviste. Lui, il crée des lois pour éviter les procès; moi, pour aider mes amis industriels. Il est adepte du lifting; moi, du footing. Il s’est allié avec les fascistes et les racistes; moi, je fais tout tout seul. Il offre des Rolex; je pique des stylos. Il s’est fait construire un énorme mausolée pour y être enterré aux côtés de ses amis; moi, je me contenterai du Trocadéro. Il est oint du Seigneur; moi, je suis… Bon sang, voilà une comparaison qui me plaît. A partir de demain, je regarde la Bible de près.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.

Stefano Benni

Né à Bologne en 1947, Stefano Benni habite actuellement à Rome. Auteur de poèmes, de chansons, de pièces de théâtre, de romans et de nouvelles traduits dans une trentaine de pays, il est également, à ses heures, acteur, et aime à s’entourer des plus grands musiciens de jazz italiens. En France, il a publié huit romans et trois recueils de nouvelles. Parmi les plus récents, tous chez Actes Sud: Achille au pied léger (2005), Margherita Dolcevita (2008) et, récemment, la Grammaire de Dieu, histoires de solitude et d’allégresse (2009), un recueil de nouvelles tour à tour philosophiques, satiriques, mélancoliques, parodiques ou déjantées.

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